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Le « polygone » kurde au coeur de l’enjeu iranien

samedi 17 mars 2007, par David Rigoulet-Roze

Le problème régional kurde :
Un haut responsable du ministère de la Défense irakien a accusé fin avril 2006 les forces iraniennes d’avoir violé la frontière irakienne au Kurdistan à deux reprises durant les dernières semaines d’avril 2006, confirmant ainsi les affirmations de hauts responsables kurdes. « La première a eu lieu le 21 avril et la deuxième le 26 avril, lorsque leurs forces ont progressé de 5 kilomètres à l’intérieur de l’Irak et ont bombardé leurs cibles », a expliqué le général Abdul-Aziz Mohammed, chef des opérations au Ministère de la Défense, lors d’une conférence de presse. « Ce problème doit être réglé par la voie diplomatique. Le ministère des Affaires Etrangères va tenter de résoudre ce conflit avec les Iraniens », avait-il ajouté. L’artillerie iranienne avait en effet tiré plus de 180 obus dans cette zone du nord de l’Irak, visant des bases rebelles kurdes, selon le gouvernement irakien. « Les forces iraniennes ont bombardé au cours des dernières 24 heures les positions du PKK près de Haj Omran, dans la province d’Erbil, et pénétré de 5 kilomètres à l’intérieur du territoire irakien à l’occasion de ces attaques », avait de nouveau indiqué le 30 avril 2006 le ministère irakien de la Défense dans un communiqué. Ce n’est pas la première fois que le problème kurde déborde des frontières régionales. Mais cette opération iranienne qui se présente en quelque sorte comme un « droit de suite » est indissociable du fait la région kurde située au nord de l’Iran se trouve en proie à l’agitation.

La question kurde iranienne :
Les kurdes iraniens (8 millions soit 12 % des quelque 69 millions d’Iraniens) se reconnaissent comme les descendants des Mèdes et comme partie intégrante de la civilisation iranienne. La langue kurde est d’ailleurs un dialecte du persan. La province du Kurdistan iranien constitue l’une des 30 provinces d’Iran, à ne pas confondre avec la région plus grande du Kurdistan iranien. Cette province du Kurdistan (ou Kordestan en persan) ne représente en effet qu’un-huitième des régions habitées par les Kurdes en Iran (Kurdistan iranien). Elle est située dans l’ouest du pays où elle jouxte l’Irak, et à l’intérieur de l’Iran la province de l’Azerbaïdjan occidental au nord, la province de Zanjan au nord-ouest et la province de Kermanshah au sud. Le Kurdistan Iranien quant à lui est un nom non-officiel pour les régions d’Iran habitées par les Kurdes. Elle inclut des parties de la province d’Azerbaïdjan de l’ouest, du Kordestan proprement dit, de la province de Kermanshah et de la province d’Ilam. Cette région est la partie orientale du grand espace géo-culturel appelé génériquement le Kurdistan et qui déborde au-delà de l’Iran sur l’Irak, la Turquie et la Syrie. En Iran, la langue kurde est officiellement reconnue et au Parlement siègent des députés kurdes qui représentent officiellement les huit millions de Kurdes. Contrairement à la Turquie, il n’existe pas de phobie particulière à l’égard des mots kurdes et même de la notion de Kurdistan puisqu’une province administrative iranienne en porte le nom, à savoir justement le Kordestan. Mais l’Iran s’allie avec la Turquie et la Syrie pour contrer et réprimer tout ce qui pourrait laisser soupçonner des aspirations nationales kurdes.

La nébuleuse nationaliste kurde iranienne :
Le fait est qu’il existe en Iran comme ailleurs des revendications kurdes spécifiques relayées par certains mouvements indépendantistes. C’est notamment le cas de l’Organisation Révolutionnaire des Travailleurs du Kurdistan Iranien (Revolutionary Organization of the Toilers of Iranian Kurdistan/Komalaï Shoreshgeri Zahmatkeshani Kurdistani Iran/ Sazman-e Enqelabi-ye Zahmatkeshan-e Kordestan-e Iran, Komala). Il s’agit d’une Organisation autonomiste kurde (de tendance Maoïste) fondée en 1969 par Ibrahim Alizadeh et dirigée aujourd’hui par un secrétaire général dénommé Abdullah Mohtadi. Il entame une guerre de guérilla dès 1979 contre le gouvernement iranien. Komala a parfois été allié avec le Parti Démocratique du Kurdistan Iranien (Democratic Party of Iranian Kurdistan/Partî Dêmokratî Kurdistan-Iran/Hezb-e Demokrat-e Kordestan-e Iran, DPIK), un parti séparatiste de tendance « baathiste » fondé le 16 août 1945 mais qui a cessé la lutte armée en 1997. Komala, pour sa part, opérait principalement dans la région de Sanandadj, mais était moins présent depuis une quinzaine d’année. Il faut également mentionner le Democratic Union of Iranian Kurdistan/Yekitî Dêmokratî Kurdistan-Iran, YDKS et plus récemment l’apparition du Free Life Party of Kurdistan/Partiya Jiyanê Azadi Kurdistan, PJAK, le Kurdistan Organisation of the Communist Party of Iran/Sazman-e Kordestan-e Hezb-e Komunist-e Iran, Komalah, et le Revolutionaries Union of Kurdistan/Yekîtiya Soresgerên Kurdistan.

L’émergence du PJAK, une nouvelle ramification de la résistance kurde d’Iran ?
Le PJAK ou « Parti pour une Vie Libre au Kurdistan » [1] avait tenu son premier congrès le 25 mars 2004 après avoir évolué sous diverses structures. Depuis la tenue de son congrès fondateur, le bras armé du PJAK revendique plus de 80 opérations militaires au Kurdistan iranien, et une trentaine d’affrontements directs avec les forces de l’ordre iraniennes. Ce bras armé du PJAK mène la lutte au nom d’un Kurdistan libre et se dit « en guerre contre le gouvernement iranien ». Depuis la mi-2005, cet acronyme apparaît de manière régulière dans les dépêches des agences de presse couvrant le Kurdistan iranien. Le PJAK est en première place dans les déclarations accusatrices de Téhéran à l’encontre d’une structure jugée « terroriste ». La genèse du PJAK remonterait à quelques années lorsque des Kurdes d’Iran seraient allés prendre les armes aux côtés de leurs frères du PKK. Aujourd’hui, le combat se déroule en Iran même. Les hommes du PJAK, qui disent lutter pour la « Résurrection du Kurdistan libre », sont des Kurdes de la région du Kurdistan iranien correspondant aux provinces du Kurdistan et de l’Azerbaïdjan occidental. Les combattants s’armeraient principalement en Irak. Les armes transiteraient via la zone frontalière et seraient ensuite acheminées vers Mahabad et parfois vers d’autres villes d’Iran. Téhéran aurait récemment enjoint à l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), dirigée par le président irakien Jalal Talabani - avec lequel Téhéran a longtemps entretenu des relations étroites [2] - d’intervenir à ses côtés pour étouffer la guérilla du PJAK généralement perçue comme une simple émanation du PKK. De fait, ce qui est présenté comme une branche du PKK demeure méconnue et ses contours encore mal définis. L’état-major du PJAK serait basé en Turquie, bien que son leader, un certain Abdul-Rahman Haci Ahmedi, soit un Kurde iranien, et à ce titre, partie prenante de la situation instable prévalant au Kurdistan iranien.

Le développement de l’instabilité dans la province du Kurdistan iranien à partir de l’été 2005 :
Comme dans d’autres provinces non-persanophones, cette agitation avait commencé en juin 2005 au moment de la présidentielle iranienne et s’était amplifiée à partir de juillet de la même année notamment dans le Kordestan et l’Azerbaïdjan occidental. Le fait est que la mort, dans la nuit de 9 juillet 2005, d’un jeune opposant kurde abattu par les forces de l’ordre a servi de déclencheur à l’explosion de violences durant une semaine d’agitation à Mahabad (Azerbaidjan occidental) qui fut la capitale d’un éphémère Etat kurde en 1946. Lors des manifestations qui avaient accompagné cette semaine d’agitation, l’armée avait été contrainte d’ouvrir le feu sur une population en révolte ouverte contre les autorités. On devait dénombrer plus de 50 blessés et plus de 2000 arrestations. Rapidement, ce n’était plus seulement Mahabad mais aussi les villes de Boukan, Rezayieh, Bonab, Naghadeh, Miandoab chefs-lieux de certains des 14 départements que compte la province d’Azerbaïdjan occidental, ainsi que celles de Sanandaj (capitale provinciale du Kordestan) et de Marivan (une des principales villes de cette même province du Kordestan) qui s’étaient retrouvé en état d’alerte maximum alors que les affrontements se multipliaient entre populations kurdes et forces de l’ordre. C’était bientôt Kurdistan iranien qui se trouvait quasiment en état d’insurrection. Après les villes de Bookan, de Marivan, celles de Sardasht et surtout Piranshahr avaient également été le théâtre de très violents affrontements le 19 juillet 2005. Par mesure de sécurité, les personnes interpellées par les autorités avaient même dû êtres transférées dans les provinces voisines comme celles d’Ilam et de Kermanshah (néanmoins fortement peuplées de Kurdes). La protestation avait même gagné la ville d’Oshnaviyeh en Azerbaïdjan oriental qui n’est pourtant pas majoritairement kurde. Le 25 juillet, les commerçants de cette ville avaient ainsi entamé une grève générale aux allures de « Journée de ville morte ». Des affrontements avaient éclaté la veille d’une journée de grève générale dans tout l’ouest de l’Iran prévue pour le dimanche 7 août (le dimanche n’étant pas férié mais le deuxième jour ouvré de la semaine en Iran) qui devait être massivement suivie. Cette grève générale avait été lancée afin de protester contre la répression des autorités durant les trois semaines écoulées au Kordestan mais aussi dans l’Azerbaïdjan occidental dont la capitale provinciale, Orumieh, est située sur la rive ouest du lac du même nom, à proximité de la frontière turque, non loin de l’endroit où un Falcon emportant une douzaine de hauts commandants du Corps d’élite des Pasdarans (Gardiens de la révolution) s’est crashé le 9 janvier 2006 dans des circonstances à ce point troubles qu’on a pu évoquer la possibilité d’un sabotage.

La reprise des troubles au Kurdistan iranien à partir de mars 2006 sur fond de crise relative au nucléaire iranien :
Le 12 mars 2006, presque toute la population de Piranshahr dans le Kurdistan iranien (zone frontière avec la Turquie) avait de nouveau manifesté après l’annonce de la mort d’un des leurs sous les balles des forces gouvernementales. La répression devait se solder par un bilan de 3 morts et plusieurs blessés. Diverses explosions ont encore été rapportées le 9 mai 2006 depuis la ville de Kermanshah majoritairement peuplée de Kurdes. Ce type d’explosion s’est récemment développé et soulève nombre de questions demeurées pour l’heure sans réponse. Cette agitation s’intègre dans une effervescence « ethno-confessionnelle » en Iran concomitante de l’accentuation de la crise sur le nucléaire iranien. On peut rappeler que le 20 février 2005, les représentants officiels de sept organisations appartenant aux diverses « nationalités » iraniennes, s’étaient réunis à Londres afin de se concerter sur la situation en Iran, de promouvoir le niveau de leur coopération ainsi que celui de la lutte commune à mener pour la liberté, la démocratie, y compris les droits des nationalités par l’établissement d’un système fédéral démocratique en Iran. Cette réunion avait abouti à la fondation d’un collectif intitulé : « Congrès des Nationalités Iraniennes pour un Iran fédéral » [3]. Les participants s’étaient mis d’accord sur certains principes devant servir de plateforme à leur coopération et activités communes dans le cadre de ce congrès. Etaient à cette occasion représentés : outre le Parti Démocratique du Kurdistan d’Iran/Democratic Party of Iranian Kurdistan et le Parti Komala du Kurdistan d’Iran, le Front Uni du Baloutchistan d’Iran, le Parti du Peuple Baloutche, le Parti de la Solidarité Démocratique d’Ahwaz, le Mouvement Démocrate Fédéraliste d’Azerbaïdjan, l’Organisation pour la Défense des Droits du peuple turkmène. Dans son prolongement, le think-tank républicain American Enterprise Institute, avait organisé, le 26 octobre 2005, sous la direction de Michael A. Leeden, une table-ronde intitulée The Unknown Iran : Another Case fior Federalism ?, réunissant tout ce que l’Iran compte de représentants des minorités plus ou moins ouvertement séparatistes : étaient présents Hussein Bor pour le compte du Baluchistan United Front, mais aussi Ali Al-Taie un membre important du Democratic Solidarity Party of Al-Awhaz, Morteza (Mauri) Esfandiari représentant du Democratic Party of Iranian Kurdistan aux Etats-Unis, Rahim M. Shabbazi pour le compte de l’Azerbaijan Societies of North America.

Notes

[1Cf. Max Chamka, « Le PJAK, méconnue ramification de la résistance kurde d’Iran », 22 juillet 2005 (http://www.caucaz.com/home/breve_contenu.php?id=246).

[2Le 5 septembre 2005, Jalal Talabani déclarait : « Les Irakiens et plus particulièrement les Kurdes sont redevables à la République islamique pour leur soutien Durant la dictature de Saddam ».