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Clarifications nucléaires

jeudi 9 février 2006, par François Géré

A la suite des nombreuses réactions au discours du Chef de l’Etat sur l’utilisation de l’arme nucléaire, F.Géré propose d’éclaircir la situation.

Le discours devant les forces stratégiques du 19 janvier 2006 suscite tant en France qu’à l‘étranger de nombreuses réactions qui témoignent soit d’une lecture hâtive, soit d’une déformation délibérée, soit encore d’une sincère interrogation sur l’évolution de la stratégie de dissuasion nucléaire de la France. Il y a donc lieu à clarifications.
Tout d’abord il convient de dégager ce discours du temps de la conjoncture et de l’espace de la géographie.

Pour deux raisons : la première est de circonstances. Ceux qui s’étonnent d’une nouvelle doctrine peuvent simplement se reporter au discours prononcé par le président la République en juin 2001, peu remarqué parce qu’il se trouva court-circuité par les attaques du 11 septembre et les actions militaires américaines qui suivirent. Or les inflexions majeures étaient déjà clairement annoncées : la France passe d’une doctrine « antipopulations » face à une puissance majeure à une dissuasion qui cible les centres de pouvoir et les moyens de commandements, donc d’action d’un adversaire de dimension moyenne qui envisagerait de menacer les intérêts vitaux de la France. Ceci n’a rien à voir avec le soi-disant passage d’une dissuasion du faible devant le fort à une dissuasion « du fort au fou ». Il s’agit de calibrer la menace dans une relation de dissuasion de nature symétrique où il ne serait guère crédible de prétendre annihiler la quasi-totalité de la population d’un état par des frappes massives.

La seconde raison est que ni l’Iran ni aucun autre état du Proche Orient ne font l’objet d’une désignation particulière. Préparée de longue date, cette déclaration s’adresse à tous ceux, où qu’ils soient, qui pourraient, d’une manière ou d’une autre, céder à la tentation d’une agression directe ou indirecte contre la France, nation pacifique qui a renoncé à agresser qui que ce soit. C’est là une différence majeure avec les Etats, de toutes tailles, qui, ici ou là, poursuivent des buts agressifs.

Pour autant, il n’est nullement question de s’engager dans la voie de frappes nucléaires préemptives ou préventives, non plus que de suivre une stratégie américaine qui, au demeurant, est loin d’être aussi agressive qu’on le suggère souvent. George Bush a décidé après le11 septembre de riposter par l’engagement des forces conventionnelles, dans la mesure même où les Talibans ne pouvaient être tenus pour directement responsables des attentats. Par ailleurs le régime de Kaboul n’avait fait l’objet d’aucune manœuvre dissuasive, (ne faut-il pas le déplorer ?) alors même que la présence des milices de Ben Laden et leurs objectifs étaient pourtant connus.

Alors quoi de véritablement nouveau entre juin 2001 et janvier 2006 ?
On a relevé que le Président avait choisi de donner une extension plus vaste et plus explicite au domaine des intérêts vitaux, mais sans pour autant, comme par le passé, fixer de limites.

L’incertitude sur le vital repose sur l’appréciation finale par le chef de l’état de ce qui constitue une menace contre ces intérêts. Cette incertitude -qui n’est pas une ambiguïté- constitue un des fondements de la posture dissuasive : elle contraint l’adversaire à faire entrer dans son calcul la probabilité d’une riposte qui réduirait à néant ses espérances de gain et, au-delà, lui causerait un dommage intolérable. Le Président n’innove pas non plus lorsqu’il fait valoir que la dissuasion s’applique à toute forme d’agression majeure quelle que soit la nature des moyens employés. Jamais la doctrine française n’a dit que « le nucléaire ne dissuadait que du nucléaire » mais bien de toute attaque contre les intérêts vitaux. Elle ne s’interdit pas davantage, dans la logique dissuasive, l‘emploi du nucléaire en premier. Ici encore le classicisme prévaut. Si bien que la véritable nouveauté tient à la prise en compte du terrorisme dans le cadre de ce que l’on nomme une stratégie de non contournement. On regrettera que la déclaration n’explicite pas suffisamment la notion « d’état terroriste ». Le lecteur aura quelque difficulté à comprendre la cohérence entre deux propositions, pourtant chacune exacte, mais dont la compatibilité eut, pour mieux apparaître, mérité une explicitation. En effet, première proposition, le Président déclare laconiquement que la dissuasion ne peut s’appliquer aux « terroristes fanatiques ». D’abord parce que loin d’être effrayés par la perspective de leur mort, ils sont prêts à la rechercher. Ensuite parce qu’il n’existe pas de véritable centre de pouvoir dans les actuelles organisations terroristes. On en revient donc à la seconde proposition, à savoir que la dissuasion a pour fonction de dissuader les dirigeants d’Etats qui utiliseraient, de manière dissimulée, des moyens terroristes et, plus particulièrement des armes de destruction massive, contre nos intérêts vitaux. Ils pourraient être tentés, comme ce fut le cas par le passé de recourir à des « organisations-écrans » ou bien encore transféreraient à une organisation terroriste les capacités de nuisance qu’ils peuvent mettre au point mais sont impuissants à utiliser directement. L’exercice est délicat car il repose sur des capacités de renseignement de très haute qualité.

Finalement, le chef de l’état a manifesté sa volonté d’adapter la doctrine nucléaire française à l’instabilité du monde, aux retournements et aux surprises stratégiques. La dissuasion travaille la pâte du long terme : or les équilibres entre des puissances de plus en plus nombreuses, très entreprenantes et l’inflexion de leurs intérêts compétitifs créent une exceptionnelle imprévisibilité. Nul ne saurait jouer sa tête sur le comportement de grandes puissances qui d’ici vingt ans présenteraient leurs impérieuses exigences. La dissuasion nous garantit de ne pas avoir à risquer la nôtre.

François Géré

Président de l’Institut Français d’Analyse Stratégique (IFAS)
Courriel
Auteur avec Lucien Poirier de La réserve et l’attente, l’avenir des armes nucléaires françaises, Economica, 1999.