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Insurgencies and Counterinsurgencies. National Styles and Strategic Cultures

mardi 6 juin 2017, par François Géré

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Les notions de culture stratégique et de style national dans la manière de faire la guerre classique, sans être nouvelles, se sont imposées depuis 1970 dans la littérature anglo-saxonne depuis les études de Jack Snyder, Ken Booth, Russell Weigley et bien d’autres à leur suite. Avec le concours de Jeannie Johnson, Beatrice Heuser et Eitan Shamir ont cherché à savoir si ces catégories heuristiques étaient pertinentes dans le cas des stratégies insurrectionnelles (SI) et contre insurrectionnelles (SCI). La boîte à outils utile pour la guerre régulière a-t-elle son équivalent dans les SI et SCI ?

Insurgencies and Counterinsurgencies. National Styles and Strategic Cultures
Edited by Beatrice Heuser et Eitan Shamir
Cambridge University Press, 2016.

Compte-rendu par François Géré [1].

Les notions de culture stratégique et de style national dans la manière de faire la guerre classique, sans être nouvelles, se sont imposées depuis 1970 dans la littérature anglo-saxonne depuis les études de Jack Snyder, Ken Booth, Russell Weigley et bien d’autres à leur suite. Avec le concours de Jeannie Johnson, Beatrice Heuser et Eitan Shamir ont cherché à savoir si ces catégories heuristiques étaient pertinentes dans le cas des stratégies insurrectionnelles (SI) et contre insurrectionnelles (SCI). La boîte à outils utile pour la guerre régulière a-t-elle son équivalent dans les SI et SCI ?

Le domaine étant immense et la problématique ambitieuse, ce volume ne prétend pas couvrir exhaustivement tous les cas mais apporte seize éclairages sur un sujet particulièrement actuel.

Mettant délibérément de côté (mais est-ce vraiment possible aujourd’hui ?), les procédés tactiques, les auteurs se concentrent sur les aspects de niveau politique et stratégique.

Insurrection et contre insurrection se caractérisent par l’usage d’une violence extrême chez chacun des adversaires. Dans la guerre classique, menée par des armées régulières, il existe des codes de conduite et des principes éthiques de comportement. Certes, ils sont loin d’être toujours respectés mais ils protègent les non-combattants et les prisonniers. Rien de tel dans les guerres insurrectionnelles où la notion de civils et de non combattants innocents tend à se dissoudre. Les formes les plus abjectes de la terreur (torture, mutilations, viols…) sont, au contraire, systématiquement utilisées dans une logique soit d’extermination, soit de « nettoyage ethnique ». La population est à la fois la cible et l’enjeu. De son basculement, d’un côté ou de l’autre, par conviction ou résignation va dépendre la victoire ou la défaite des adversaires.

Qu’est-ce qu’une insurrection ? Quels en sont les buts ?

« Pourquoi s’insurge-t-on ? » s’interroge, à propose de l’Irlande, Jim Storr, qui considère qu’il y a insurrection « lorsqu’une partie d’une communauté déconsidérée (disaffected) recourt à la violence”. Reste à savoir pourquoi et contre qui ? L’hétérogénéité des cas de figure étant considérable, comme en témoignent les différentes monographies, arrêtons-nous en préalable sur quelques grandes catégories.

Comme la guerre régulière, insurrections et contre insurrections doivent être toujours rapportées aux mobiles profonds qui conduisent à recourir à la violence collective. Pour les insurgés, il s’agit d’organiser cette violence et, pour leurs adversaires réguliers, d’en adapter les voies et les moyens.

La Résistance à un envahisseur n’est pas une guerre révolutionnaire mais peut le devenir, surtout lorsque le gouvernement est rendu responsable de la défaite et de l’invasion. La défaite de Napoléon III conduit à la Commune de Paris et à la guerre civile. A partir de 1944 la résistance communiste à l’occupation nazie s’organisa aussi en vue de la prise de pouvoir.

La guerre civile correspond, à l’intérieur d’une société à une fracture sociale qui ne parvient pas à se réduire par des méthodes pacifiques. Pour les marxistes, il s’agit de la lutte des classes qui, par définition, ne peut se résoudre par une négociation. L’entreprise révolutionnaire se donne un but absolu qui est la prise de pouvoir. Dans ces conditions, il n’est plus question de compromis mais d’aménagement des modalités de la victoire et de la défaite.

Le communisme, en se plaçant à l’intersection entre la guerre civile et la guerre de libération nationale anticolonialiste, a créé un amalgame dont il s’est efforcé de tirer parti en Grèce, en Malaisie, au Vietnam.

Une insurrection doit aussi se définir comme une réaction spontanée des habitants à une invasion et à une occupation par une armée régulière ennemie. Sur les portions de territoires que leur propre armée n’a pu défendre, francs-tireurs et partisans, la plupart du temps sur les arrières de l’ennemi improvisent une guerre asymétrique.
Il faut distinguer deux catégories d’invasion. La première est liée à la défaite dans une guerre classique. Le vainqueur envahit et occupe mais sans intention de prolonger cette occupation. Tout au plus, cherchera-t-il à annexer quelques fragments du territoire du vaincu. La seconde correspond au projet de conquête durable d’un territoire. La colonisation relève de cette dernière catégorie qui, elle-même, se subdivise en deux.

La colonisation d’exploitation qui s’intéresse essentiellement à la commercialisation des ressources et celle de peuplement par laquelle un groupe hétérogène entend s’emparer définitivement, à son profit, de la terre : Algérie, Afrique du Sud, Rhodésie. On aurait tort de croire le phénomène révolu. Au contraire, il se poursuit avec la même âpreté en Palestine, la colonisation israélienne demeure, tout comme la colonisation chinoise du Xi Jiang et du Tibet et même, en Europe, au Kosovo dont s’empare progressivement les Albanais.

L’affrontement n’est jamais rigoureusement bipolarisé. De nombreux facteurs endogènes et exogènes viennent interférer dans le conflit et le complexifier.
La présence d’une communauté de colons, dits « de souche », installés depuis plusieurs générations, rend le problème plus ardu et les tensions plus vives.
Comment forcer l’occupant à partir ? Par la terreur, par un compromis négocié ? Ici encore il n’existe pas de modèle.

C’est la raison pour laquelle, tout en recourant à la violence la plus féroce, insurgés et contre insurgés (le terme « loyalistes » employé par David Galula ne me paraît pas satisfaisant) cherchent à rallier la majorité de la population par la fameuse « conquête des cœurs et des esprits ».

La monographie de Robert Egnell et David H. Ucko est très représentative de la démarche de ce recueil. Par un examen critique de la réputation de réussite et d’efficacité du style de contre-insurrection britannique, elle démonte un mythe solidement établi. Les SCI sont loin d’avoir été efficaces dans tous les cas.
Le « modèle » de l’excellence britannique relève d’un cliché, selon les auteurs, qui dénombrent dans le passé autant d’échecs que de succès. Ils réfutent le modèle fondé sur la proximité des populations, l’immersion paisible des fonctionnaires dans le milieu indigène en rappelant l’extrême violence des répressions : déportation des Boers, et massacres en Inde (la mutinerie des Cipayes, la fusillade d’Arimtsar, en 1919). Positives ou non, les expériences antérieures ont été à ce point oubliées qu’il a fallu, lors des engagements récents d’Afghanistan et d’Irak tout réinventer sur le terrain avec des effectifs et des moyens constamment insuffisants.

Dans son étude sur la Russie et l’Union soviétique, Stephen Blank montre que la stratégie de contre insurrection russe qui inclut la période soviétique s’organise autour de deux paradigmes : d’une part, une répression brutale et indiscriminée contre la société et le peuple ; d’autre part, une approche plus mesurée, fondée sur la reconnaissance de la personnalité culturelle de l’adversaire avec lequel il est envisageable de trouver un accord de compromis.

La comparaison entre les deux études de Eitan Shamir et Ephraïm Inbar sur la contre insurrection israélienne, d’une part et celle de Carmit Valensi sur la résistance palestinienne d’autre part, fait apparaître l’immense écart des représentations de soi-même et de l’adversaire. Le lecteur constatera avec profit, mais non sans inquiétude, l’incompatibilité culturelle. Comment s’entendre sur la paix si l’on ne se comprend même pas par la guerre ?

A travers l’ensemble de ces monographies, on constate combien la représentation culturelle de l’ennemi est centrale. L’occupation pionnière des territoires sioux conduit à une spirale de violence culminant jusqu’à une volonté d’extermination contre les Dakotas, « Il faut les traiter comme des malades mentaux, des bêtes sauvages. », écrit le général John Pope en 1862. Apparaît, transversalement, une même tendance à « animaliser » l’ennemi en lui déniant toute humanité de manière à justifier l’injustifiable exercice d’une violence indiscriminée. Presque mot pour mot les idéologues formateurs des attentats suicides palestiniens assimilaient les Juifs à des singes.

Eyal Zisser, de l’université de Tel Aviv, dans son chapitre Syria, Insurrection and Suppression, 2011-2016 étudie les interactions entre les multiples insurgés et le pouvoir baathist. Tout en présentant les différentes phases de cette guerre aux multiples facettes, la variété des moyens employés par les différents acteurs, il s’attache à inscrire ce conflit dans la perspective de long terme des luttes incessantes pour maintenir le contrôle dictatorial d’un pays structurellement disparate et historiquement déchiré. Ses remarques sur l’inaptitude de l’armée syrienne régulière à faire face aux insurgés rejoint les conclusions de plusieurs autres contributeurs (Jacques Frémeaux et Bruno C. Ries sur l’Algérie, David. E. Johnson sur les Etats-Unis). Les forces armées, entrainées et armées pour la guerre classique face à un ennemi symétrique, sont initialement prises à contre-pied. Il leur faut improviser avec ce qu’elles ont « sous la main » et prendre le temps d’une adaptation qui, lorsqu’elle est bien conduite, s’avère efficace.

Existe-t-il un style de combat taliban ? s’interroge Rob Johnson dans une étude remarquable qui inclut un aspect méthodologique important : comment connaître la pensée des rebelles ? Comment s’adresser à des interlocuteurs vraiment représentatifs ? Cultures orales, archives lacunaires et dissimulations d’Etat entravent la bonne compréhension des insurgés. Ce sont parfois les études des anthropologues qui nous permettent de saisir la stratégie des peuples en lutte [2].

Rob Johnson aboutit à la conclusion que, dans les luttes de longue durée, l’évolution du contexte international favorise l’adaptation, voire même l’improvisation. L’opportunisme tactique caractérise la conduite des actions insurrectionnelles. L’essentiel étant de conserver l’objectif politique. Après s’être fait connaître par la violence, il importe de se faire reconnaître par la diplomatie. Ainsi en est-il allé des Algériens du FLN, dès 1956, ou des Palestiniens de l’OLP, à partir de 1967, lorsque, à la recherche d’une reconnaissance de légitimité par les instances internationales, il a fallu donner une image « responsable » de soldats réguliers d’un futur Etat. La tribune des Nations-unies constitue un champ de bataille.

Ces différentes études permettent de dégager des traits communs à la plupart des mouvements insurgés. Il faut prévenir le fractionnisme politique et maintenir la discipline. Il est également essentiel de contrer les actions insidieuses de l’ennemi qui cherche à infiltrer des mouchards, retourner les prisonniers, intoxiquer un ennemi chez qui la clandestinité favorise le développement d’une méfiance paranoïaque ? Dans leur étude sur la SCI française en Algérie, Jacques Frémeaux et Bruno Reis mentionnent la « bleuite » qui consista à faire croire à l’infiltration de la Willaya 3 par des prisonniers de l’ALN, « retournés ».

Il faut donc châtier les traîtres et les « collaborateurs » (notamment les interprètes en Afghanistan) de manière à dissuader, par l’exemple terrorisant, les hésitants. Face à l’occupant, il est essentiel de faire le vide et d’imposer le silence. Le renseignement tient une place primordiale. Il apporte, avec l’information, la protection et la liberté d’action contre l’ennemi. C’est pourquoi les non-combattants ne sont jamais totalement innocents. Les femmes des rizières, les enfants-bergers des troupeaux de moutons du Péloponnèse ou de Kabylie sont autant d’indicateurs au service de l’un ou l’autre camp. Bénévoles ou rétribués, ils peuvent dire le vrai comme le faux.

Regrettons dans la solide étude de David E. Johnson sur les pratiques américaines depuis les premières guerres indiennes jusqu’à nos jours, l’absence étonnante de l’Amérique centrale et des « freedom fighters », armés, entraînés par les forces spéciales américaines au Salvador et au Nicaragua. C’eut été l’occasion de montrer que des situations tactiques peuvent devenir des affaires politiques de niveau présidentiel. Une simple « bavure » tactique en SCI peut se transformer en affaire d’Etat car les niveaux de la structure politico-stratégique interfèrent entre eux. L’Irangate mit sérieusement en difficulté Ronald Reagan.

Beatrice Heuser et Eitan Shamir concluent en insistant sur l’ambivalence, sinon l’ambiguïté des stratégies de contre insurrections qui forment apparemment une sorte de biface. Les colonnes infernales de Kellermann ravagent la Vendée insurgée que Hoche viendra pacifier. Tandis que l’Espagne était ravagée par la guérilla contre l’occupation française, Suchet, par une sage administration, parvenait à apaiser la Catalogne. Lyautey et Gallieni ont préféré la pacification en tache d’huile au choc brutal de Bugeaud.

Il convient ici, me semble-t-il, de se demander si ces stratégies sont simultanées, et donc antinomiques, ou consécutives, et donc complémentaires. Au choc initial, nécessaire à l’implantation, succède une indispensable stratégie civilo-militaire pour garantir l’installation durable, en sécurité, du commerce, voire du peuplement.
En conséquence, la stratégie du conquérant à l’égard de la population récalcitrante se résume dans la formule : coercition + séduction = persuasion.

Cependant tout ne s’arrête pas là. Il peut ne s’agir que d’une première phase, plus ou moins longue. En effet, la population autochtone, administrativement encadrée, soignée, partiellement éduquée reçoit les bienfaits de la domination coloniale jusqu’au point où, prenant conscience d’une identité politique particulière, elle rejette le statut de citoyens de seconde catégorie.

A la résistance initiale spontanée et à la persuasion durable, fait suite une nouvelle rébellion contre un ordre désormais perçu comme injuste, dénoncé par une petite élite mieux éduquée, de plus en plus radicalisée, L’insoutenable patience d’un Ferhat Abbas est bousculée par l’exaspération messianique de Franz Fanon. Il n’existe pas d’exemple d’une communauté acceptant librement de n’avoir qu’un statut de citoyens de seconde catégorie. Le retour à la coercition n’en est que plus insupportable, dès lors, l’insurrection devient inévitable.

Finalement, en dépit de quelques éléments constants, insurrections et contre insurrections constituent d’une part, des situations originales difficilement comparables et, d’autre part, comme la guerre, elles évoluent avec les perceptions de la violence légitime dans les diverses sociétés au fil du temps.
Les auteurs concluent avec prudence qu’il n’existe pas de style national figé, ni de modèle reconductible ou exportable. Ceci dit, en se projetant dans l’avenir, deux questions se posent

Insurrection et contre insurrection vont-elles perdurer comme formes spécifiques de guerre irrégulière ? Seront-elles même de plus en plus nombreuses ? Colonisation et guerres civiles ont encore un avenir considérable. Toute dictature est potentiellement grosse d’une rébellion. Par ailleurs, les démocraties restent fragiles. L’importance croissante de la guerre psychologique et des opérations d’information, redoublée aujourd’hui par le développement des moyens de communication et les réseaux sociaux donne une dimension nouvelle aux notions de victoire et de défaite en SI et SCI.

Le développement des guerres hybrides associant civils et militaires, réguliers et irréguliers ; faisant un usage massif de la propagande et de la désinformation incite à penser que SI et SCI ont un bel avenir devant elles. Autant s’y préparer.
Deuxième question : la moralisation est-elle envisageable par le renoncement à la barbarie ? Compte tenu de l’’évolution des perceptions occidentales à l’égard de l’usage de la violence armée organisée, peut-on constater un « progrès » culturel ?
Epargner les civils et les non combattants dans un affrontement où la population constitue le véritable enjeu et où l’irrégularité est la règle, ne relève-t-il de l’oxymore. Ce n’est pas une raison suffisante pour se dispenser de rechercher un équivalent du jus in bello en établissant les principes d’un droit en insurrection contre insurrection : prohibition du viol, de la torture, des boucliers humains.

De plus en plus, les sociétés occidentales ignorent des logiques et des cultures de guerre qu’elles ne sont plus mentalement en état de comprendre. A la réalité sur le terrain, elles prétendent opposer, sans moyens suffisants et sans esprit de nécessité, des principes humanitaires devenus incompréhensibles hors d’Europe. A cette défaillance culturelle, l’usage d’une technologie onéreuse n’apporte pas de solution décisive. Mais on s’y essaiera. A quand les « smart hamlets » pour les populations regroupées et munies de bracelets électroniques ? Plutôt qu’un rapprochement des perceptions et une compatibilité des comportements, la fracture civilisationnelle n’est-elle pas vouée à une tragique aggravation ?

La diversité des monographies présentées incite à une étude minutieuse et sans esprit de système ; telle est la grande leçon de cet excellent recueil qui pourrait constituer le premier jalon d’une série. En nourrissant et stimulant notre réflexion, il a aussi valeur d’avertissement.


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Notes

[1François Géré est notamment l’auteur de La Guerre psychologique, Economica, 1997 ainsi que de Contre-insurrection et action psychologique : tradition et modernité, Focus stratégique, IFRI, 2010.

[2Gérard Chaliand, Stratégies de la guérilla, Mazarine, 1979, édition augmentée en 1994 pour Payot, s’est efforcé de donner la parole aux insurgés en publiant des documents rares.