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"Iran : une crise accoucheuse de stabilité". François Géré dans le Figaro.

dimanche 20 février 2005

« Il est inconcevable d’utiliser la force pour régler le problème iranien » disait, la semaine dernière, Jack Straw ministre britannique des affaires étrangères tandis que Tony Blair comme en écho inversé déclarait : « il est inconcevable que l’Iran acquière l’arme nucléaire ». Entre ces deux propos que l’on pourrait entendre aussi bien à Paris qu’à Berlin, on conçoit que la marge de manœuvre est si étroite qu’elle pourrait bien se révéler être une impasse.
Sans doute, entend-on des voix pour suggérer que l’usage de la force est inévitable et que lui seul permettra d’en finir une fois pour toutes, avec les risques du nucléaire militaire iranien. À l’opposé, d’autres voix, moins nombreuses, suggèrent que, somme toute, un Iran doté de l’arme nucléaire se sanctuariserait en adoptant une stratégie de dissuasion et que le monde n’en deviendrait pas plus dangereux pour autant. Mais précisément dès lors que l’on prétend écarter ces deux scénarios aussi extrêmes qu’hasardeux, il importe de savoir pourquoi la négociation diplomatique entreprise par les 3 Européens depuis l’été 2003 constitue la meilleure et la seule approche. Par-delà les polémiques et les arguties des uns et des autres, une rigoureuse évaluation des bénéfices à espérer au regard des pertes à redouter en montre le bien-fondé.

L’échec d’un accord avec l’Iran déboucherait sur une épreuve de force qui enflammant le Moyen-Orient aurait immédiatement des répercussions mondiales dépassant par leur portée les guerres d’Irak, de Corée et même du Vietnam. Or les options militaires rationnelles sont extraordinairement limitées. L’invasion terrestre n’est pas à la mesure des forces américaines que bien peu d’alliés soutiendraient en une telle aventure. Pour s’en convaincre il suffit de considérer l’opposition catégorique de la Turquie. Des frappes aériennes sur les sites nucléaires seraient à la fois militairement insuffisantes et politiquement intolérables. Ces installations sont en effet trop nombreuses pour être toutes détruites avec certitude et de plus, les réacteurs connus étant en activité, leur explosion répandrait d’importants flux radioactifs dans les zones fortement peuplées qui les entourent.
Des raids de forces spéciales n’ont guère de chance de succès dès lors que l’effet de surprise est nul car les installations se trouvent sous la surveillance de puissants contingents de l’armée iranienne. Ces obstacles sont également valables pour Israël si son gouvernement en venait à considérer l’option militaire. Quant au blocus, autre option plus douce, qui pourrait suivre une condamnation de l’Iran par le Conseil de sécurité des Nations Unies, il n’a aucune chance d’apporter des résultats rapides si jamais il devait en produire.
Dans tous les cas de figure, l’Iran attaqué, dispose d’une capacité de riposte redoutable.
On mesure souvent mal l’importance de l’Iran parce que son isolement a fait perdre de vue l’exceptionnelle dimension géopolitique et géoéconomique de cet état. Une des erreurs majeures de l’administration Bush a été de placer sur le même axe l’Iran au même titre que l’Irak ou la Corée du Nord. Après un quart de siècle de non communication Washington a perdu toute perception de la réalité iranienne. De leur côté, ce n’est guère plus rassurant, les responsables iraniens ne comprennent que très difficilement les États-Unis.
L’idée d’un renversement du régime constitue une dangereuse illusion entretenue à la Maison blanche par des experts improvisés. Les forces sociales qui forment une nouvelle bourgeoisie entrepreneuriale en Iran ne souhaitent absolument pas voir se reproduire un bouleversement comparable à celui de 1979. Soucieux de prospérer paisiblement, ils n’ont de regard que pour l’OMC et la Banque mondiale. Peu intéressés par la dimension nucléaire, ils recherchent la prospérité dans le développement des relations commerciales avec l’Europe, l’Amérique du Nord, la Chine. Depuis le 11 septembre 2001, paradoxalement toutes les interventions américaines ont joué en faveur de Téhéran en le débarrassant de ses adversaires voisins : les talibans et surtout le Baath irakien. L’affaiblissement général de la Syrie et plus particulièrement au Liban joue en faveur du renforcement du Hezbollah lié à Téhéran. De ce fait l’Iran a pu redevenir un acteur majeur dans la région en raison de son influence sur l’Afghanistan et l’Asie centrale, sur l’Iraq et le Kurdistan. Ce n’est pas un hasard si la Turquie s’alarme aujourd’hui avec véhémence de toute agression contre Téhéran. Disposant d’une capacité de nuisance qui tient autant aux intérêts locaux qu’à l’influence idéologique via l’islam chiite, l’Iran pourrait donc faire payer très cher une éventuelle agression, même limitée.

À l’opposé que peut on espérer d’un rapprochement profonde et durable entre l’Iran, l’Union européenne et l’Amérique du Nord ?
D’abord une amélioration de la situation du marché énergétique qui se sentirait prémuni contre une soudaine flambée des prix provoquée par l’Iran.
Ensuite, la stabilisation progressive de l’Iraq dont Téhéran souhaite éviter la partition sous réserve de la reconnaissance de la réalité du chiisme qui a vocation à reconstruire le pays en évitant une partition totale.
Enfin, une force de stabilisation de l’Afghanistan qui permettra de contrer la circulation des organisations terroristes liées à Al Qaïda et de neutraliser le trafic de drogue en plein développement.

Il convient donc de ne pas se tromper sur la véritable finalité du dialogue euro-iranien : il ne s’agit pas de faire apparaître l’Iran comme un menteur nucléaire contrevenant à ses engagements à l’égard du TNP, il ne s’agit même pas de suspendre aussi longtemps que possible le cheminement de l’Iran vers l’arme nucléaire, l’enjeu est d’une tout autre dimension, cruciale pour la région et pour le monde : réintégrer l’Iran dans le concert des nations qui cherchent à stabiliser le Moyen Orient pour en faire une zone de prospérité dont les ressources ne soient plus assises sur le baril de poudre de la rébellion islamiste.
Afin de réduire les avantages que Téhéran peut envisager de l’acquisition d’armes nucléaires il est essentiel que les États-Unis s’engagent dans un dialogue diplomatique avec l’Iran. Il est vrai que le Département d’état préfère imposer son calendrier et ses objectifs. Il ne lui est certes pas agréable de s’engager dans une voie ouverte par d’autres, en l’occurrence, les Européens. Mais une fois sur les rails la diplomatie américaine aura tôt fait de trouver ses propres marques d’autant plus que Téhéran est vraiment disposé à reprendre la discussion. Une fois ce dialogue établi, l’option nucléaire militaire présentera moins d’attraits pour l’Iran.
L’exceptionnelle importance des enjeux crée pour l’Iran un devoir de responsabilité à leur mesure. Il serait contreproductif d’essayer de jouer la politique du pire. Téhéran perdrait dans l’affaire ses principales espérances de gain pour plusieurs décennies. C’est pourquoi, une fois constitué un cadre complet d’engagements techniques et politiques, les autorités iraniennes auront à fournir les garanties permettant pour l’ensemble des partenaires de retrouver une pleine confiance dans les activités nucléaires civiles. Elles doivent être placées, au moins pour une période de dix ans, sous un contrôle d’extrême rigueur, dans le respect de la souveraineté nationale, régime auquel les autorités iraniennes se déclarent prêtes.
Il convient aussi de clarifier la finalité des programmes de missiles balistiques et de croisière. Pour y parvenir différentes mesures de confiance, non contraignantes, peuvent être définies.
Cette confiance ne proviendra pas des seules inspections, au demeurant indispensables de l’AIEA, mais tout autant des évolutions politiques que favorisera l’Iran grâce à sa puissance régionale désormais rassurée sur son avenir. La crise actuelle constitue une occasion inespérée de ramener l’Iran dans le concert de la communauté internationale, ce que souhaitent la société iranienne et une large fraction de ses dirigeants. Il est donc essentiel d’exploiter à fond cette opportunité et de convaincre les États-Unis de rejoindre les chemins de la diplomatie réaliste et rationnelle.


Article paru dans le Figaro du 9 février 2004.

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